La fiancée du diplomate
Une Chinoise, un Français, un mariage imminent béni par les autorités... Pourquoi donc la police de Pékin a-t-elle kidnappé Li Shuang ?
La Chine est l'un des nombreux pays où l'on peut arrêter n'importe qui, n'importe quand, pour n'importe quoi : mercredi 9 septembre, Li Shuang, une Pékinoise de vingt-quatre ans, s'apprêtait donc à passer sa septième nuit dans un commissariat du centre de la capitale chinoise. Dans quel état d'esprit et dans quelles conditions ? Après avoir dû subir quelles sortes de pressions ? Par laquelle ou lesquelles des multiples nuances de l'interrogatoire avait-elle dû devoir passer ? Nul n'en sait rien. Sauf elle et ses geôliers.
Li Shuang est au secret. Et c'est au mépris de là légalité chinoise (qui fixe à soixante-douze heures le délai de garde à vue) qu'on l'y maintient. Nul n'a pu la voir. L'affaire Li Shuang est un mystère.
Tout ce qu'on sait de sûr est l'arrestation. Elle date du mercredi 9 septembre. Elle s'est faite en plein centre de Pékin, en plein jour et, pour ainsi dire, en pleine rue (entre le trottoir et l'immeuble, dans la cour de bordure). En la présence de témoins chinois. Li Shuang faisait les cent pas. Elle attendait ses visiteurs, sa sœur et son beau-frère. C'était au début de l'après-midi. Soudain, neuf hommes ont foncé sur elle. Elle a essayé de s'enfuir. Elle s'est vigoureusement débattue. Sa sœur, son beau-frère ont essayé de la protéger. On l'a embarquée dans une jeep: Gongang'Ju, Service de la Sécurité Publique du Ministère de l'Intérieur : à éviter.
Comme d'autres, cette arrestation "hold-up" aurait pu échapper à notre connaissance. Li Shuang, dans son malheur, a la chance d'être la fiancée d'un diplomate français. Son affaire ne pouvait pas passer inaperçue. Non seulement la voici devenue le fait divers de toute la presse occidentale mais Claude Cheysson, le ministre français des Relations Extérieures, est maintenant saisi d'un dossier la concernant.
De fait, aucun diplomate en poste à Pékin n'a apprécié l'enlèvement d'une fiancée de diplomate. « Not fair » : malgré toutes leurs explications, les diplomates chinois auront bien du mal à s'en glorifier au nom de la révolution. Pour convaincre, ils devront d'abord rendre la jeune fille.
Emmanuel Bellefroid, trente-trois ans, le fiancé, est attaché à l'Ambassade de France à Pékin. Il traduit et analyse, chaque matin, la presse chinoise. Depuis six ans en poste, il est l'un des meilleurs sinisants de Pékin et un fin sinologue. Il parle et lit assez bien le japonais. Il a enseigné trois ans an Japon — « avant de choisir la Chine », dit sa famille. En mai 1968, il était mao. Tendance spontex, gardes rouges. Depuis que la Chine a changé, il en aime encore plus la Chine. Aussi est-il le premier surpris des agissements des flics. Aussi dit-il avoir « confiance ».
Le mariage était fixé au 1 er octobre. Il l'est toujours. Le Ministère Chinois des Affaires Etrangères l'a autorisé cet été. Emmanuel Bellefroid avait été sensible à ce privilège. Son mariage, des quelques unions sino-étrangères autorisées, serait le premier entre une Chinoise et un diplomate. Le 10 octobre, le couple partirait pour Hong Kong, où Bellefroid vient d'être nommé responsable de l'antenne de sinologie du Consulat Français. Les fiancés avaient si peu de doute sur la célébration de leur mariage qu'ils avaient retenu la salle et le banquet, dans un restaurant.
Juste avant qu'on arrête Shuang, le Français écrivait à ses parents que les cadeaux ne cessaient d'arriver. Précédant, à la chinoise, les invités, qui seraient une centaine. La famille Li est une grande famille. C'est une vraie famille chinoise, très nombreuse et très lettrée. De Pékin. Le grand-père de Shuang y fut un savant antiquaire. Son père, comme sa mère, est professeur à l'université. Il enseigne l'architecture, elle enseigne l'anglais. Les Li ont la réputation d'être des gens « cultivés », « délicieux », « attachants ».
Deux ans d' « éducation »
Mais ils sont des « droitiers ». La mère de Shuang est issue d'une famille de « capitalistes ralliés » et toute la famille de Shuang est frappée d'anathème. D'époque en époque politique, les Li ont uniment souffert de ce qu'ils devraient avoir à expier : leur origine de classe. En 1957, au cours de la répression des Cent Fleurs, quand Shuang avait un an, son père a été condamné au laodong, à la rééducation par le travail : travail forcé, autocritique forcée. Il est retourné au camp avec sa femme en 1965, à l'avènement de la révolution culturelle. Les grands-parents ont recueilli Shuang.
Un an plus tard, elle avait onze ans, les gardes rouges sont venus s'emparer de son grand-père, l'antiquaire. Là, devant sa femme, qui en a, depuis, perdu la raison, ils l'ont battu à mort.